La DOCTRINE DES UPANISHADS

Après avoir trouvé sa première expression dans quelques-uns des hymnes védiques les plus récents qui soulèvent la question du divin suprême et de sa relation avec l'Univers, la pensée brahmanique atteint son complet développement dans les Brâhmanas et les Upanishads.

Ce sont des textes en prose composés entre l'an 1000 et l'an 500 avant Jésus-Christ, et renfermant diverses considérations sur la signification secrète des rites, des formules de sacrifice et des mythes, et en outre des passages plus ou moins étendus où la libre réflexion se porte sur le surnaturel.

Les Brâhmanas sont antérieurs aux Upanishads ; la pensée nouvelle n'y figure encore qu'à ses débuts. Les Brâhmanas et les Upanishads sont cependant loin de présenter un exposé cohérent et systématique de la doctrine brahmanique de l'âme universelle. Elle n'y apparaît que par fragments plus ou moins longs, de diverses époques et de diverses écoles. Ce n'est pas sans raison que l'on a pu parler du chaos d'idées des Upanishad.

Brâhmanas (au neutre pluriel), tel est le nom des plus anciens textes qui traitent de la science des brahmanes concernant le brahman (c'est-à-dire la formule rituelle).

Le mot d'Upanishad dérive d'un verbe signifiant " s'asseoir près de ". On peut le traduire par " communications confidentielles ". Les Upanishad contiennent l'enseignement secret de ce qu'on considérait comme la véritable doctrine du Véda, c'est-à-dire la doctrine de l'union avec le surnaturel, telle que le brahmane la transmet à son disciple.

Les quatre parties du Véda, les Brâhmanas et les Upanishads sont considérés comme des révélations divines. Pendant de longs siècles, ils n'ont été transmis qu'oralement.

On sait que l'écriture des Aryens de l'Inde, appelée dèvanâgarî, dérive d'un ancien alphabet sémitique, pareil à celui que nous connaissons par des inscriptions phéniciennes et par la fameuse stèle de Mésa, roi de Moab (vers ~90 av. J.-C.). Nous ignorons l'époque où l'écriture commença à être en usage chez les Aryens de l'Inde ; il est vraisemblable qu'ils la reçurent de marchands phéniciens.

On considère comme les spécimens les plus anciens de cette écriture Ies édits, gravés sur des rochers ou sur des colonnes de pierre, par lesquels le célèbre roi bouddhiste Açoka (272-231 av. J.-C.) exhorte ses sujets à mener une vie pieuse et morale. Il leur prescrit " une conduite bienveillante envers les esclaves et les serviteurs, la vénération des personnes honorables, le respect de tous les êtres vivants, la libéralité envers les brahmanes et les ascètes. " Même après l'introduction de l'écriture, le Véda, les Brâhmana et les Upanishad ne furent longtemps encore transmis que par tradition orale. Ils contiennent en effet une science qui n'est destinée qu'aux brahmanes et à laquelle le commun peuple ne doit pas être initié. On doit se garder d'en divulguer quoi que ce soit en présence de représentants des castes inférieures. La première rédaction écrite ne fut entreprise que plusieurs siècles après Jésus-Christ.

Quel prodigieux effort de mémoire fallait-il pour apprendre par coeur ces textes interminables! Combien d'années l'élève du brahmane devait-il passer auprès de son maître jusqu'à ce qu'il les eût assimilés! Les Upanishad parlent de douze ans. Tout en apprenant et en méditant, l'élève gardait le bétail de son maître et faisait office de servant dans les sacrifices.

La langue de ces écrits sacrés est le sanscrit, proche parent de l'iranien. Elle était encore en usage dans les premiers siècles de notre ère. Actuellement, le sanscrit joue dans l'Inde le même rôle que le latin jouait en Europe pendant le moyen âge. Le mot " sanscrit " signifie langage distingué et poli, par opposition au " prâkrit ", qui est la langue commune.

La pensée des Upanishads fut révélée pour la première fois à l'Europe par l'Oupnek'hat. L'Oupnek'hat (corruption du mot Upanishad) est un choix de 60 morceaux tirés des Upanishad, traduits en persan par le prince Mohammed Dara Shakoh en 1656. Cet ouvrage fut apporté en Europe par le Français Anquetil-Duperron (1731-1805) en même temps que l'Avesta et 180 autres manuscrits recueillis aux Indes. Il les publia en 1801-1802 à Paris en les accompagnant d'une traduction latine.

Au XVIIIe siècle, l'Europe s'était surtout intéressée à la pensée chinoise, que des missionnaires venaient de révéler au public par des traductions des oeuvres de Confucius et de Mencius. Au début du XIXe siècle, l'intérêt se porte sur la philosophie de l'Inde telle que la font connaître alors les premiers indologues anglais (Warren Hastings, Charles Wilkins, William Jones, Thomas Colebrooke, Alexandre Hamilton). En 1808, Frédéric Schlegel qui avait suivi à Paris, de 1803 à 1804, l'enseignement d'Hamilton, fait paraître son ouvrage sensationnel, Uber die Sprache und Weisheit der Indier (La langue et la sagesse des Indiens).

Schopenhauer puise ses connaissances de la pensée indienne surtout dans l'Oupnek'hat. Un grand mérite dans l'étude scientifique des textes védiques revient à l'éminent orientaliste français du milieu du XIXe siècle : Eugène Burnouf.

Le grand secret qu'enseignent les brahmanes, c'est donc que les âmes de tous les êtres et de toutes les choses.choses sont identiques avec l'âme universelle. Selon cette mystique, tout ce qui est spirituel appartient à l'âme universelle. Et puisque l'âme universelle est en tout être, l'homme se retrouve lui-même en tout être, dans l'être végétal comme dans l'être divin. Tel est Te sens du célèbre tat tvam asi ("cela, c'est toi") des Upanishads.

Passages des Upanishads concernant la doctrine de l'âme universelle et de ses rapports avec les âmes individuelles :

" En vérité, le principe dont tous les êtres naissent, dont ils vivent une fois nés, où ils rentrent quand ils meurent, tu dois chercher à le connaître: c'est le Brahman. " " L'âme des créatures est une, mais elle est présente dans chaque créature ; à la fois unité et pluralité, comme la lune qui se reflète dans les eaux. " - " Le Brahman sert de demeure à tous les êtres et demeure en tous les êtres. " " Voici la vérité : de même que d'un feu ardent sortent par milliers des étincelles pareilles à lui, ainsi naissent de l'être immuable toutes sortes d'êtres qui retournent à lui. " - " Quiconque se voit dans tous les êtres et voit tous les êtres en lui, devient ainsi un avec le Brahman suprême. " - " Le Brahman suprême, l'âme de tout, le principe de l'Univers, plus ténu que la chose la plus ténue, l'Étre éternel, tu l'es, tu l'es " (tat tvam asi).

Dans un sommeil profond, enseignent les brahmanes, l'âme se détache pendant un instant du corps et s'unit au brahman. Dans le rêve, elle manifeste sa liberté à l'égard du corps en se mouvant dans un monde sensible différent de celui où elle vit d'habitude.

Les brahmanes regardent donc le sommeil, cet état si mystérieux, comme une mort passagère.

Ainsi la mystique Brahmanique de l'union avec l'Univers est essentiellement différente de la mystique européenne. Pour les Européens, l'homme s'abandonne avec humilité à l'infini et s'absorbe en lui ; pour le brahmane il prend conscience avec fierté que, dans son être individuel, il porte une parcelle de l'être infini.

La conception générale du monde qui découle de la doctrine brahmanique de l'union avec l'âme universelle comporte donc la négation du monde.

Cette attitude négative cesse d'être le privilège des brahmanes et des yogins. A l'idée qu'eux seuls pouvaient s'unir au Brahman se substitue à présent cette autre que toute âme humaine peut y prétendre. [...]

Aussi trouve-t-on, dans les Upanishads, toute une série de passages où le renoncement total au monde est présenté et exalté comme la seule conduite raisonnable. L'un des représentants de cette tendance, d'après ce que nous apprend la Brhad-Aranyaka-Upanishad, était le grand docteur brahmanique Yâjnavalkya. A ses yeux, les vrais brahmanes sont ceux qui s'occupent, non d'avoir des descendants ou d'acquérir des biens, mais de s'unir à l'âme universelle et qui, dans ce dessein, renoncent à tout pour se faire mendiants et vagabonds. Telle est l'existence qu'il choisit pour lui-même. Avant de quitter sa maison, il partage ses biens entre ses deux femmes Maitreyî et Kâtâyani. A cette occasion, Maitreyî lui demande de l'instruire sur ce qui est éternel, puisque seule la connaissance du permanent est une possession de valeur durable.

Pour parvenir à l'union avec le Brahman, le renoncement au temporel ne suffit pas ; il faut concentrer sa pensée sur le monde immatériel. On trouve dans les Upanishads des instructions détaillées sur la manière de parvenir à cette concentration, à cette absorption dans l'infini. En particulier la répétition de la syllabe sacrée om y joue un grand rôle. Le but de ce yoga c'est de faire l'expérience psychique de l'union avec l'Etre pur immatériel.

En effet, il ne faut jamais oublier que la doctrine brahmanique ne veut pas dire qu'il suffit d'une méditation purement intellectuelle pour s'unir au Brahman. Plusieurs passages des Upanishads, il est vrai, pourraient s'entendre ainsi. Mais la véritable pensée des brahmanes, c'est que l'homme s'unit au Brahman, non par la,seule connaissance de la vérité mais par la pratique du détachement du monde et par la réalisation de l'union avec l'âme universelle dans l'extase.

La doctrine brahmanique est une vérité qu'il ne suffit pas de comprendre: il faut se l'approprier par l'expérience.

Bien que les Upanishads renferment toute une série de passages qui insistent sur le renoncement total au monde en vertu de la doctrine de l'union avec le brahman, le brahmanisme comme tel, ainsi que nous l'avons déjà vu, ne professe pas cet idéal absolu. [...]

  1. Le mot yogin ne se rencontre que dans les Upanishad assez récentes; dans le Rig-Véda (X, 136), on se sert encore du terme kêçin (le chevelu). Le mot le plus ancien pour désigner l'ascète, est muni, que l'on rencontre plusieurs fois dans le Rig-Véda. Citons encore quelques termes très anciens, comme sannyâsin (renonciateur), çramana (celui qui s'efforce), paravrâjaka (voya-, geur, pèlerin).
  2. Voir à ce sujet pages 23 et 24.
  3. 2. Jâbâla-Upanishad 4. Selon W. Winternitz, le mot âçram dérive de la racine çram et signifie originairement " exercices religieux des ascètes et anachorètes, puis, par extension, à retraite où l'ascète s'adonne à ses méditations.

A. SHWEITZER